Pourquoi une entreprise prêterait-elle attention à la culture et mieux, pourquoi y affecterait-elle une partie de ses ressources ? Beaucoup d’entre elles, surtout parmi les plus importantes le font en soutenant financièrement des projets d’envergure. Cela participe notamment à leur bonne réputation. Mais le lien entre entreprise et culture est-il plus profond ? Une présence de culture participe-t-elle de sa prospérité ? La question peut paraître surprenante dans une période de crise quasi permanente, de transition énergétique, de révolution technologique, de luttes géopolitiques, d’inflation de réglementations tracassières ? La réponse première qui tombe sous le sens est néanmoins inexacte ; nous tentons ici de dire pourquoi et comment.
L’entreprise est le résultat de l’initiative d’un entrepreneur puis le fruit d’un travail collectif. Sa finalité peut être multiple mais dans tous les cas le profit en fait partie. Dans un contexte en mutation constante et désormais accélérée, la poursuite de la prospérité requiert un effort permanent d’adaptation aux évolutions de son éco-système, du comportement du consommateur, d’explication de ses choix, et plus largement d’anticipation et d’adaptation. Depuis la prise en compte plus largement répandue des intérêts des différentes parties prenantes elle requiert aussi l’analyse puis l’arbitrage entre ces intérêts parfois divergents. Cet arbitrage entre profit et emploi ou profit et transition énergétique par exemple demande une sérieuse argumentation éthique et une capacité de justifier les choix effectués. Combien d’échecs graves d’entreprises et de pertes financières pour les épargnants sont dus soit à un aveuglement éthique soit à un défaut de prise en compte d’évolution sociétale ou plus simplement d’habitudes des consommateurs.
On peut ainsi noter à titre d’exemple le cas de la fraude aux contrôles de pollution de Volkswagen qui lui a coûté près de 21 milliards de dollars et qui a été expliqué par ses dirigeants comme le résultat d’une culture d’entreprise défaillante, centrée quasi aveuglement sur la rentabilité immédiate.
La culture d’entreprise est le résultat de nombreux facteurs, notamment de la confrontation de la culture de chaque dirigeant. Plus celle-ci sera diversifiée, reflétera des points de vue variés, refusera la complaisance, sera riche en imagination, en capacité de secouer des habitudes qui facilitent l’assoupissement ou l’aveuglement à des changements de sons écosystème ou encore saura challenger sans défiance les propositions du management plus l’entreprise aura de chance d’éviter les erreurs.
Or une pratique culturelle offre des opportunités qui participent à ce nécessaire enrichissement et cette diversification. Parce que la confrontation avec des oeuvres qui n’émanent pas de nous accroissent notre expérience, peuvent remettre en question un consensus mou ( un point crucial pour l’entreprise tant pour l’innovation que pour la remise en cause de l’aveuglement éthique), souvent ( mais pas assez) encourage la convivialité ou encore, stimule l’imagination
Complaisance
Illustrons ce propos. Le ballet … dans une scène remarquable imite pas des mouvements et des gestes une réunion de dirigeants de société. Elle décrypte sans aucun mot ce qui relève de l’affirmation d’autorité ou à l’inverse de la servilité. Un conseil d’administration qui est une chambre d’enregistrement des décisions du management est un organe qui a perdu sa signification et son utilité. Voir ce ballet réveille.Une illustration brillante de la servilité ou plus simplement du manque de courage et qui ne peut manquer d’inspirer la distance nécessaire à la remise en cause d’un comportement est offerte à petit coût par plusieurs des pièces de Molière.
L’opéra, Castor et Pollux donné récemment à Paris explosait d’énergie à partir d’une convivialité audacieuse réunissant musique baroque et street dance, danseurs de … et chanteurs d’opéra.
Des rapprochements inédits n’est ce pas une source de plan d’affaires nouveaux ? L’opéra plus généralement, spectacle total qui réunit chefs d’orchestre, chanteurs, metteurs en scène, costumiers, musiciens, décorateurs, maquilleurs, librettistes et compositeurs n’est il pas le temps d’un soir une illustration époustouflante de ce que peut créer une collaboration entre personnes de métiers différents ?
Les livres de Martin Sutter, écrivain suisse qui démontent les pratiques hypocrites d’un certain milieu d’affaire zurichois, n’éveillent -ils pas l’attention ? Les membres des conseils d’administration de Wirecard ou de FTX n’auraient-ils pas eu intérêt à les lire ? Ce sont des milliards qui ont disparu à cause de ces scandales et les victimes ne sont pas les cent familles !
La lecture de livres de science fiction des années 60 permet de comprendre ce qui nourrit les dirigeants de la Silicon Valley qui rallient Mr Trump et donc de faire mieux que de les rejeter en les taxant de folie. De même le roman Gatsby le Magnifique avec 100 ans d’avance écrivait le FT il y a quelques jours annonce des comportements cyniques de supériorité et d’humiliation si fréquent aujourd’hui. La pièce de théâtre de Büchner , la Mort de Danton qui au-delà du thème du livre montre ce qu’est une délibération (de qualité exceptionnelle bien sûr dans ce cas) si nécessaire aujourd’hui dans des entreprises confrontées à des choix éthiques difficiles.
Le dernier film d’Audiard Emilia Perez qui crée une oeuvre nouvelle à partir de modèles existants et apparemment séparés ( n’est-ce pas là une mode d’innovation dans le monde des nouvelles technologies ? ) toute la peinture et la sculpture de qualité qui provoque un temps d’arrêt et de réflexion ( sinon de plaisir) , n’est ce pas ce qui a manqué lors de l’emballement de la financiarisation de l’économie tant critiquée par ses thuriféraires ensuite ?
L’œuvre plastique de Laure Prouvost, « We felt a star Dying » à Berlin, inspirée par son approche de la physique quantique, une approche qui ne juge pas mais qui explore les espaces nouveaux qu’elle ouvre peut faire tomber des résistances, des a priori qui brident l’imagination.
Et ces talents ne sont pas utiles qu’aux seuls dirigeants, la capacité de dire non, d’inventer une solution nouvelle, de penser « out of the box si prisée aujourd’hui, le talent de trouver les bons mots, ceux que l’interlocuteur peut entendre, la joie de participer à une œuvre collective, sont requis à tout niveau hiérarchique de l’entreprise.
Donc oui l’entreprise a un intérêt à ce que ses acteurs accentuent leur pratiques culturelles et donc à ce que les moyens d’accès à la culture soit facilités et bien sûr que l’offre soit de qualité ( ce qui n’a rien à voir avec de l’élitisme). Ce n’est pas sa raison d’être mais elle y a intérêt. A elle de savoir quels moyens elle veut affecter à ce sujet , la question relève de la compétence du conseil d’administration et non des cultureux ou autres donneur de leçons au nom d’une soi- disant supériorité du monde de l’art.
Plus largement je ne sais pas mais veux croire que « la beauté sauvera le monde » et le pari en vaut la chandelle. L’art participant de la beauté, tant la création que son accès doivent être aidés. Certes la création contemporaine est souvent dénoncée comme nihiliste, absence, sombre ou inutilement provocatrice. Oui, le spectateur est parfois mis à mal par des artistes plus préoccupés par l’affirmation brutale de leur « je » que par le bien commun. Si l’entreprise a un intérêt à la promotion de la culture, les artistes ont aussi une responsabilité de participation au bien commun. Le choix des moyens leur en revient ( sinon ce n’est pas de l’art mais de la propagande) mais la liberté de la création ne signifie pas l’absence de responsabilité. Un livre inspiré par la pédophilie ne peut être toléré parce que son auteur serait doué. Aucun citoyen ne doit s’exonérer de sa responsabilité et encore moins s’il veut que d’autres s’intéressent à son travail, voire le subventionnent.
Un frein à l’accès massif aux manifestations culturelles surtout contemporaines vient d’un sentiment désagréable d’hermétisme. Une sortie dite culturelle devrait être un moment de convivialité sinon de joie. Les professionnelles de la culture qui y promènent inlassablement leur pseudo spleen et leur prétendue supériorité devraient débarrasser le plancher au profit de ceux qui aiment ouvrir grands les yeux de spectateurs à la découverte ; il va de soi que celle-ci peut être douloureuse, le monde sert loin de n’être que réjouissant. Le monde de l’art ( et non pas l’art) ne l’accepte pas parce qu’il se protège mais sa cote de confiance est bien basse.
Et que les esprits inquiets ne s’affolent pas, l’art ne deviendra pas utile s’il accroît la performance de l’entreprise. Il ne se réduira jamais a une quelconque utilité. Mais si enrichissant l’entreprise il en accroît la contribution aux biens communs à bas la frilosité.