Frédéric Olivennes, directeur général d’Audiens

L’économie locale, un potentiel sous-exploité de soutien à la culture.

Notre modèle de financement public de la culture doit se réinventer. Ou plutôt se diversifier. Ni l’Etat, ni les collectivités locales n’abandonneront la culture, mais ils ne pourront au mieux que stabiliser leurs apports et il est plus probable que la culture sera appelée à participer comme d’autres filières à l’effort national et local à mener.

Le mécénat des grandes entreprises s’est développé depuis longtemps, essentiellement en faveur des grandes institutions culturelles parisiennes. Depuis toujours, ces puissances économiques privées ont cherché à organiser leurs participations, à définir des règles avec les bénéficiaires. On pense notamment à l’Admical, active depuis des décennies.

Donc c’est probablement de l’échelon local que peut venir un nouvel élan puissant de diversification des ressources dont a besoin la culture, comme c’est à l’échelon local que s’exprime le mieux l’extraordinaire diversité des créations et offres culturelles que produisent les créateurs et créatrices.

Cette diversité n’a pas de prix. Elle est un trésor des plus précieux, que nous devons préserver, car s’y jouent la cohésion dans notre société diverse et polarisée, l’attractivité de nos territoires, notre rayonnement international et la solidité de bien d’autres filières économiques qui lui sont connectées, celles du tourisme, du commerce de proximité, de la restauration et des transports notamment. Des millions d’emplois sont concernés. Et quand un territoire est frappé par le chômage et déserté par la jeunesse, ce n’est bon pour personne.

Mobiliser des financements privés auprès d’ETI et de PME devient donc une nécessité, une urgence, mais disons plutôt une opportunité.

Festivals, théâtres, concerts, cinémas et musées dynamisent les territoires, renforcent le lien social, créent des emplois non délocalisables et participent d’une forme de globalisation économique à l’échelle locale, à l’interconnexion des filières.

L’annulation du Festival d’Avignon en 2020 avait provoqué des pertes considérables. Pour le festival lui-même, bien sûr, mais aussi pour les hôtels, les restaurants, les commerces et tous les acteurs économiques locaux qui en vivaient, certains réalisant plus des deux tiers de leur chiffre d’affaires durant l’événement.

Le tissu économique local peut apporter de nouveaux financements à la culture. En réalité il y a intérêt, charge aux acteurs culturels de l’en convaincre, de construire les vecteurs concrets de son engagement, de démontrer l’existence de retours sur investissements.

Dans de grandes métropoles telles que Nantes ou Lille, Jean Blaise (figure emblématique de la vie culturelle nantaise, créateur du Lieu Unique et du Voyage à Nantes) ou Didier Fusillier (grand artisan de la transformation culturelle de Lille, notamment à travers Lille 2004 et Lille 3000) ont prouvé que c’était non-seulement possible, mais encore durable. Les bénéfices d’une politique de mécénat privé qu’ils ont su déployer il y a plusieurs décennies sont toujours aujourd’hui au service de ces territoires et de leurs acteurs culturels.

Tirer les leçons de leurs succès à un échelon local plus modeste, mais avec les mêmes savoir-faire, est une immense opportunité à saisir.

On n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Il faut estimer les entrepreneurs, les commerçants, qui ont un regard sur la société dont le prisme est forcément différent de celui des acteurs culturels et qui contribuent également au « vivre ensemble ». Il faut s’intéresser à leurs activités, les réunir ensemble pour les faire se rencontrer, créer des clubs de mécènes comme pour les personnes physiques, leur donner de la visibilité, leur permettre d’inviter leurs clients … et leurs salariés. Il faut bien sûr leur apprendre avec tact, le cas échéant, à ne pas intervenir dans la création. Rien d’anormal, quand on sait que le financement public local n’a jamais été une garantie sur ce plan.

Se développent même aujourd’hui de nouveaux besoins au sein des PME et ETI, qui concernent leurs salariés. Le marché du travail s’est tendu. Il est devenu stratégique de savoir attirer et fidéliser des salariés autrement.

Les acteurs culturels ont bien des choses à offrir pour aider les entreprises à fédérer leurs équipes et projeter une image plus humaine et engagée aux futures recrues, pour qui c’est devenu un critère de choix majeur.

Des dispositifs comme “L’Art d’Accéder à l’Emploi”, de France Travail, montrent par exemple comment la culture peut être un levier d’insertion professionnelle pour des personnes éloignées du marché du travail, mise en présence d’entreprises qui veulent s’engager pour que notre pays aille mieux et qui sont convaincues du rôle de l’insertion professionnelle et de l’inclusion pour lutter contre une société polarisée abimant notre cohésion sociale.

Ce programme utilise des activités artistiques (théâtre, arts plastiques, musique) pour remobiliser des publics éloignés de l’emploi et les faire rencontrer de futurs employeurs. Expérimenté depuis 2021 dans les Hauts-de-France, il affiche un taux de retour à l’emploi de 54% en six mois et fait désormais l’objet d’un déploiement national.

Oui, l’engagement des entreprises dans la culture peut devenir un véritable levier d’attractivité, de cohésion, de bien-être et de qualité de vie au travail pour leurs salariés.

Oui, de très nombreuses PME prennent au sérieux leurs obligations en matière de responsabilité sociale et environnementale, les vivent comme des opportunités ou des protections économiques pour leurs propres activités, et non comme des contraintes imposées par la société.

Progressivement, les nouvelles normes européennes dites CSRD vont se substituer aux actuelles obligations RSE. Il serait opportun de militer pour que des indicateurs valorisant l’engagement des entreprises dans la diversité culturelle soient précisément intégrés dans cette norme, comme l’est la préservation de la biodiversité.

Un des freins à l’implication des entreprises réside dans l’absence d’indicateurs permettant de valoriser leur engagement culturel alors que la nouvelle directive européenne sur ce « reporting » dit extra-financier propose d’élargir la mesure de la performance des entreprises aux enjeux sociaux et sociétaux.

Il existe même désormais des acteurs de la comptabilité et de la finance, passionnés de culture, qui cherchent à valoriser dans les comptes des entreprises leur impact positif sur notre patrimoine culturel.

C’est le sens de l’initiative d’Amaury de La Bouillerie, dans le cadre du projet Cube, qui plaide pour une évolution vers une “comptabilité multi-capitaux” qui intégrerait les contributions culturelles des entreprises dans leurs bilans.

Plusieurs pistes sont explorées, comme la valorisation des actions en faveur du lien social (par exemple, l’impact d’un programme artistique sur des publics en difficulté), la prise en compte des effets à long terme des initiatives culturelles sur les territoires, ou encore la monétisation des externalités positives générées par l’investissement culturel. L’objectif est d’intégrer ces données non seulement dans les reportings CSRD, mais aussi dans le bilan actif-passif, pour offrir une vision plus complète et plus juste de la performance des entreprises.

Il est temps que les acteurs culturels aident les ETI et les TPE-PME à identifier concrètement le rôle qu’elles peuvent jouer, par leur intermédiaire, dans la structuration ou la préservation d’un tissu social favorable à une économie locale dynamique, donc à leur propre activité, y compris à leur performance en termes de ressources humaines.

Il est temps de démontrer que les engagements des entreprises au titre de leur responsabilité sociale, quand elle est une responsabilité culturelle, est l’allié de la préservation et du développement de leur performance économique.